Notre intimité en danger sur le web ?

Bien sûr, chacun se dit en lisant ce titre que « non, quand même, le web ne peut pas pénétrer mon intimité! » et j’étais bien d’accord avec cette idée il y a peu encore. Oui mais voilà: les événements de l’année passée, et notamment l’affaire « PRISM », auront mis à mal mes certitudes sur la question de la pénétration des sites web que nous utilisons quotidiennement dans notre vie personnelle et intime ainsi que sur le réel « libre-arbitre » dont je me targuais de savoir faire preuve dans mes habitudes de navigation. Quelques points pour éclairer nos lanternes…

Prendre la mesure d’un phénomène qui n’est pas nouveau

L’affaire PRISM aura commencé à éveiller des soupçons sur la sécurité de nos données et informations personnelles au sein de sites utilisés par des millions d’internautes. Il ressortait de ce qu’on a pu lire sur le sujet que plus aucun des « grands comptes » qui jalonnent notre quotidien sur le web, sur nos ordinateurs de bureau et nos smartphones n’avait assez de probité pour respecter son engagement de ne pas divulguer certaines de nos informations à n’importe qui. Cet engagement est pourtant imposé, en France, par la loi 78-17 dite « Loi Informatique et Libertés » et bien souvent contractualisé par les sociétés en question au travers de leurs « Conditions d’Utilisation » (ces textes longs comme le bras que personne ne lit totalement).

Certes, la plupart des sociétés mises en cause ne sont pas « n’importe qui » mais bien des entités que nous côtoyons depuis longtemps. Des noms comme Microsoft ou Apple ne sont plus inconnus pour personne. Mais justement, ces sociétés incontournables, en qui nous avions confiance, qui pourraient tout connaître de nous au travers de leurs systèmes d’exploitation sur lesquels fonctionnent nos machines personnelles – nous y saisissons notre identité, nos mots de passe, enregistrés dans un registre, nos informations bancaires, nos photos et vidéos intimes, nos emails etc – ont un pouvoir considérable. Imaginons que nous puissions lire toutes ces informations sur tout le monde, nous serions en quelque sorte les maîtres du monde.

C’est le spectre brandit par l’affaire PRISM: un service de renseignements américain, la NSA1, pourrait avoir ce pouvoir!

Transposition sur le web

Imaginons maintenant le même pouvoir sur un site internet comme Facebook. Qui pourrait s’y connecter et avoir un accès illimité à ses données en temps réel verrait, plus vite que nous-même, une arborescence complexe de messages, de liens, d’images, de critique de ceci ou d’encensement de cela, de message à l’attention de celui-ci et d’image pour celui-là, d’un message privé à celle-ci et d’un « like » sur le nouveau statut de celle-là… Bref, vous l’aurez compris, un pouvoir de connaissance gigantesque serait à sa portée. Pour augmenter d’un cran notre paranoïa, imaginons les mêmes possibilités sur Twitter, Linkedin ou Viadeo, ou tous en même temps.

Une entité capable d’un tel assemblage d’informations personnelles pourrait ensuite les analyser, en les filtrant par un mot-clé par exemple, ou encore en cherchant précisément les liens entre telle et telle personnes, et construire ainsi une carte très précise des liens entre individus, de leurs idées et opinions et de leurs projets. Plus si intime que ça, le web …

« Les nouvelles superpuissances »

Daniel Ichbiah, rédacteur en chef du site Comment ça marche, a publié un travail intéressant sur le sujet de cette « omni-présence » de certains monstres du web dans nos vies quotidiennes intitulé «Les nouvelles superpuissances»2. Il y développe en détails les techniques de certains géants de l’informatique pour se rendre incontournables et capter le plus de données possibles sur leurs utilisateurs.

Microsoft ou l’omni-présence

D. Ichbiah débute son étude par une analyse du comportement de Microsoft pour rendre son système, Windows, omni-présent sur la plupart des ordinateurs. Encore maintenant, si vous vous voulez acheter un nouvel ordinateur, vous aurez du mal à en trouver un sans ce système pré-installé. Windows vous est donc imposé à votre insu, même si vous n’en voulez pas.

Google ou l’omniscience

Sur le même modèle, il analyse avec moult détails comment Google a su construire son modèle commercial d’une façon qui le rende incontournable pour les internautes que nous sommes. Quelques chiffres suffisent pour comprendre l’ampleur du phénomène:

  • Google gère en moyenne 94% des recherches des internautes en Europe3
  • Google gère plus de 29 millions de publicités web par mois en France4, autant que Microsoft avec qui il partage la tête du classement
  • le système Androïd, propriété de Google, équipe plus de 80% des smartphones dans le monde5.

Au niveau mondial, le monstre Google est le leader incontesté des moteurs de recherche, des systèmes d’exploitation sur smartphones et surtout, et c’est moins connu, des régies publicitaires web.

Ichbiah nous enchante de quelques citations de dirigeants de Google, très rassurante sur les intentions globales de la firme:

Nous ne pouvons améliorer notre outil que si vous renoncez à une partie de votre vie privée. (Marissa Mayer, vice-présidente de Google avant d’être l’actuelle PDG de Yahoo!)

Nous allons devenir de plus en plus forts au niveau de la personnalisation. L’objectif, c’est que les utilisateurs de Google puissent en venir à poser une question comme « Que dois-je faire à présent? » ou encore « Quel job devrais-je prendre? ». (Eric Schmidt, PDG puis président exécutif du conseil d’administration de Google)

Je pense véritablement que la plupart des gens ne souhaitent pas que Google réponde à leurs questions. Ils veulent que Google leur dise quelle est la prochaine action qu’ils devraient faire ensuite. (Eric Schmidt, opcit.)

Il n’est pas nécessaire pour nous que vous tapiez quoi que ce soit. Nous savons où vous êtes. Nous savons où vous êtes allé. Nous pouvons plus ou moins savoir à quoi vous pensez. (Eric Schmidt, opcit.)

Le mot de la fin, toujours d’Eric Shmidt, me laisse personnellement pantois:

Si vous faites quelques chose et que vous vouliez que personne ne le sache, peut-être devriez-vous déjà commencer par ne pas le faire!

Mince alors, moi qui pensais pouvoir fantasmer tranquille!


  1. Site officiel de la NSA, en anglais: http://www.nsa.gov/

  2. Les nouvelles superpuissances, Daniel Ichbiah, édition First interactive, 11/2013. 

  3. Chiffres concernant la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Espagne, issus de l’étude de décembre 2013 menée par AT Internet

  4. Chiffres issus du rapport sur les «Agrégats publicitaires» analysés sur novembre 2013 par le site Mediametrie

  5. Chiffres analysés sur 2013 par ZD Net



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